L’éducation et la démocratie

Le livre Éducation & Démocratie : 25 leçons de la profession enseignante « vis[e] d’abord et avant tout à aider les enseignant·e·s à mener leurs batailles quotidiennes, à confronter les autorités en charge de l’éducation et les pouvoirs publics, et à prendre leur place au sein de la communauté. Nous faisons appel à leurs idéaux professionnels, à leur volonté de faire la différence pour leurs élèves et les sociétés dans lesquelles ils grandissent. Nous cherchons à leur rappeler que les valeurs qui sous-tendent la démocratie, la justice sociale et les droits humains voyagent à travers nos salles de classe. »

Dans les démocraties occidentales, où les élections libres et les droits de la personne sont tenus pour acquis, les normes démocratiques peuvent facilement s’effriter. Nous n’en avons peut-être pas conscience, cependant, jusqu’au jour où, en nous levant un matin, nous constatons que nos libertés professionnelles et syndicales ont été amputées, que nos services publics ont été réduits au minimum et vendus au marché, que nos médias sont passés aux mains de quelques magnats et que nos politiciens et politiciennes exploitent sans la moindre gêne les sentiments racistes et xénophobes. Apparemment, la démocratie est un processus réversible.

Pourquoi l’éducation fait-elle si rarement partie du débat public sur l’avenir de la démocratie? Peut-être parce que beaucoup ne voient pas le lien étroit entre notre profession, nos syndicats professionnels et la façon dont nos sociétés sont gouvernées. Ou parce que nous vivons dans un monde à court terme connu pour sa courte capacité d’attention, et que certaines personnes ont du mal à imaginer un avenir au-delà de la prochaine élection ou du prochain test standardisé.

La démocratie, a écrit John Dewey il y a plus d’un siècle, doit naître de nouveau à chaque génération, et l’éducation est sa sage-femme. Alors que de nouvelles forces autoritaires remettent en question les institutions de notre démocratie représentative, dont nos syndicats, nous devrions dépoussiérer l’héritage de John Dewey, ainsi que celui d’autres philosophes comme John Amos Comenius et Paulo Freire, tous de grandes sources d’inspiration pour la profession enseignante.

Bon nombre d’enseignantes et enseignants, d’universitaires et de membres du personnel de soutien en éducation font d’énormes efforts pour aider les élèves à découvrir les valeurs démocratiques et liées aux droits de la personne, leur apprendre comment utiliser les médias sociaux de façon responsable, les inciter à exercer leur pensée critique et les appuyer dans les projets qu’ils mènent pour apporter un changement démocratique dans leur communauté. Ces personnes refusent d’enseigner des mensonges, de laisser tomber leurs élèves et de trahir leur profession.

Or, il peut s’agir d’une entreprise risquée là où la primauté du droit n’existe pas et où des dirigeants autoritaires ont une prise ferme sur les professions enseignante et universitaire et sur ce qui est enseigné dans les écoles et les universités. Cela n’empêche pas que des éducateurs et éducatrices, et des syndicats de l’enseignement font preuve d’un courage exemplaire en s’élevant contre les pouvoirs en place. En Iran, à Bahreïn, à Hong Kong et dans beaucoup d’autres pays non démocratiques ou aux démocraties défaillantes, des enseignantes et enseignants refusent que leurs écoles servent de courroies de transmission d’une idéologie ou d’une religion d’État. Mais parfois, ils paient très cher leur attitude récalcitrante.

Dans les démocraties établies ou émergentes, l’enseignement des principes démocratiques se heurte parfois également à de la résistance. En effet, dans certains pays, des populistes de droite s’attaquent à la profession enseignante. Certains veulent entrer dans nos classes et nous dire quoi enseigner et quoi ne pas enseigner. Par exemple, le président du Brésil, Jair Bolsonaro, qui accuse les éducateurs et éducatrices d’enseigner l’idéologie marxiste, a incité les élèves à filmer leurs enseignantes et enseignants en classe et à les humilier dans les médias sociaux. Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, a congédié des milliers d’enseignantes et enseignants après le coup d’État raté, en 2016, les accusant d’être déloyaux envers son gouvernement. De plus, en 2017, il a ordonné aux enseignantes et enseignants des écoles publiques turques de ne plus enseigner la théorie de l’évolution. Le président de la Hongrie, Victor Orban, a récemment pris le contrôle des manuels scolaires, qui présentent maintenant de plus en plus une vision nationaliste étroite, tandis qu’en Pologne, les autorités publiques font pression sur les écoles pour qu’elles enseignent davantage les « valeurs familiales ». En Italie, une enseignante a été suspendue pendant deux semaines (la suspension a été levée à la suite d’un tollé général) après que ses élèves ont créé une vidéo comparant les nouvelles lois sur la migration avec les lois raciales promulguées par le dictateur italien Mussolini en 1938. Aux Philippines, le gouvernement du président Rodrigo Duterte a fait placer des dirigeants et dirigeantes de syndicats de l’enseignement sous surveillance.

En Allemagne et aux Pays-Bas, des partis populistes de droite ont créé des plateformes Internet où les élèves sont invités à rendre compte de leur « endoctrinement » de gauche par leurs enseignantes et enseignants. Ils ont aussi qualifié l’enseignement du changement climatique d’« endoctrinement ». En février dernier, lors d’un rassemblement politique au Texas, le fils du président des États-Unis a encouragé les membres de son jeune auditoire à continuer le combat, à l’amener dans leurs écoles. [Traduction libre] « Vous n’avez pas à vous faire endoctriner par ces enseignants nuls qui essaient de vous convaincre des bienfaits du socialisme dès votre naissance. » Apparemment, tous les coups sont permis.

N’est-il pas remarquable que les personnes qui remettent en question les normes universelles en matière de droits de la personne et minent la démocratie semblent beaucoup plus conscientes de l’importance de l’éducation pour la démocratie que celles qui prétendent la protéger? Pendant des dizaines d’années, les responsables politiques des partis traditionnels se sont assurés que leurs politiques de l’éducation suivaient l’évolution rapide du marché du travail et contribuaient à améliorer le rendement économique de leur pays dans l’économie mondiale. Fait révélateur, au cours des trente dernières années, les priorités internationales en éducation n’ont pas été définies par l’organisation créée précisément à cette fin, l’UNESCO, mais par la Banque mondiale, première source de prêts en éducation, et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’une des organisations de services-conseils les plus influentes en matière stratégique pour les pays industrialisés. Autrement dit, ce ne sont pas les philosophes de l’éducation qui ont guidé l’élaboration des politiques de l’éducation et des autres politiques intéressant le personnel enseignant, mais bien des banquiers et des économistes. La notion voulant que nos systèmes d’éducation publique constituent le meilleur moyen de garder les démocraties bien vivantes s’est affaiblie.

Mais il n’y a pas que ça. Dans de trop nombreux pays, les autorités publiques ont cédé des portions de leurs systèmes d’éducation publique à des entreprises privées et à des groupes d’intérêts particuliers tout en introduisant des modèles d’entreprise et des mécanismes commerciaux du secteur privé dans les écoles et les salles de classe, et en ouvrant la porte au testage standardisé, aux systèmes de classement, au classement des écoles, aux méthodes d’évaluation à grands enjeux, à la rémunération au rendement et aux techniques de gestion directement importées du monde des affaires. Il y a quelque temps, lors d’un rassemblement international de ministres de l’Éducation et de porte-paroles de la profession enseignante, le secrétaire général de l’OCDE a résumé cette philosophie en une dizaine de mots : [Traduction libre] « Nous ne devrions pas gaspiller d’argent pour ce qui ne peut pas être mesuré. » À en croire cette déclaration, l’école publique ne sera plus cet endroit où les valeurs démocratiques et le respect des droits de la personne seront transmis d’une génération à l’autre, mais où l’enseignante ou enseignant sera chargé de compiler les résultats des tests au lieu de jouer un rôle de pédagogue cultivant chez les élèves le sens des responsabilités, l’imagination et la créativité. Exagéré? Dans certains pays à faibles revenus où les autorités publiques ont confié des systèmes scolaires entiers à des intérêts privés, des entrepreneurs en éducation ont déjà remplacé les enseignantes et enseignants qualifiés par des préposées et préposés en salle de classe mal payés qui lisent un script et suivent méticuleusement les scénarios fournis par l’entreprise. Les gouvernements qui tolèrent ces pratiques ne font pas qu’agir de manière irresponsable; ils se détruisent eux-mêmes.

Le fait de réduire le mandat de l’éducation pour mettre davantage l’accent sur l’emploi, l’affaiblissement des systèmes scolaires publics et les attaques contre la profession enseignante sont antidémocratiques. Des menaces immédiates et encore plus grandes pèsent peut-être sur la liberté, mais des systèmes scolaires publics endommagés dont les mandats sont de plus en plus étroits et les professionnelles et professionnels, sous-valorisés, seront incapables de fournir les services essentiels qui permettront aux élèves de redécouvrir les valeurs démocratiques, d’exercer leur pensée critique et de devenir des citoyennes et citoyens actifs.

Si nous voulons bâtir des sociétés plus décentes et plus équitables où l’espoir l’emporte sur le désespoir, ainsi que des démocraties plus fortes et plus stables, nous devons absolument mener à bien la mission de l’éducation, soit former des êtres humains équilibrés et pas seulement les rouages d’une machine économique ou les objets de l’attention des marchés. L’éducation met du temps à porter ses fruits, mais il faudra encore plus de temps si nous, syndicalistes et membres de la profession enseignante, ne faisons pas de la démocratie une priorité urgente et fondamentale.


Fred van Leeuwen, secrétaire général émérite de lInternationale de l’Éducation (IE), a été le secrétaire général fondateur de l’IE et a occupé ce poste pendant 25 ans. Auparavant, il était secrétaire général de l’organisation qui avait précédé l’IE, la Fédération internationale des syndicats d’enseignants libres. Il est à l’origine de l’idée qui a donné lieu au livre  Éducation & Démocratie : 25 Leçons de la profession enseignante.

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