Le coin de Cassie

[Traduction libre] « Où que ce soit, le tissu de la démocratie est toujours fragile parce qu’il dépend de la volonté des citoyens et citoyennes de le protéger.
Et, quand ils ont peur, quand il devient dangereux pour eux de le défendre,
ce tissu peut très vite s’effilocher. »
Margaret Atwood

Au début des années 1990, quand j’étudiais pour devenir enseignante, je discutais souvent d’éducation et de démocratie avec mes professeurs et professeures, et avec les enseignants et enseignantes qui supervisaient mes stages. Nous ne manquions pas de souligner, et cela faisait consensus, la responsabilité de l’État d’assurer une éducation publique de qualité à tous et à toutes. Nous examinions des études de cas, lisions Paulo Freire[i] (entre autres) et tenions presque pour acquis que l’éducation publique financée par l’État faisait partie du tissu de notre pays. Nous devions être les gardiennes et gardiens de l’égalité. Nous encouragions la pensée critique, l’attendions et la défendions, tout en veillant au développement des connaissances et des compétences, et en favorisant l’inclusion et le respect. S’il était important de guider les élèves jusqu’à l’obtention du diplôme, notre véritable objectif était de les aider à devenir des citoyens et citoyennes qui continueraient de contribuer à leur communauté, à leur pays et au monde.

Aujourd’hui, plus de 25 ans plus tard, mes collègues de la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (FCE/CTF) et moi discutons toujours du lien inextricable entre l’éducation et la démocratie, mais avec un nouveau sentiment d’urgence. Nous discutons également avec des dirigeants et dirigeantes des gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux, et, plus souvent qu’autrement, la nature fondamentale du rôle que joue l’éducation dans l’édification et le maintien des démocraties fait l’unanimité. Il n’est pas rare que de hauts responsables gouvernementaux fassent des affirmations en ce sens, par exemple :

  • L’éducation est l’épine dorsale d’une démocratie forte;
  • L’éducation est un bien commun;
  • Une éducation de qualité est fondamentale à ce que nous sommes en tant que peuple.

Prises au pied de la lettre, de telles affirmations semblent indiquer un engagement inébranlable envers l’éducation publique financée par l’État et une compréhension du lien essentiel entre l’éducation et la démocratie. Pourtant, d’un bout à l’autre du pays, la FCE/CTF observe une érosion croissante de l’éducation publique financée par l’État. En réalité, sous le prétexte de la personnalisation de l’éducation et du renforcement de la résilience, entre autres, on pose les premières pierres de la privatisation de nos systèmes d’éducation publique. Si les parents, des citoyennes et citoyens qui votent et paient des impôts, en viennent à craindre que le système public manque à ses engagements envers leurs enfants, ils seront plus nombreux, si leurs moyens financiers le leur permettent, à abandonner le système public, non seulement en en retirant leurs enfants, mais également, dans bien des cas, en cessant de soutenir l’éducation comme bien public. Si cela se produit, si nous démantelons notre système d’éducation publique inclusive de qualité, nous courons droit vers le démantèlement de notre démocratie.  

Si ce que je dis vous semble exagéré, s’il vous plaît, repensez-y. Ces derniers mois, des gouvernements des quatre coins du pays ont attaqué l’éducation publique financée par l’État et contribué à l’érosion de la démocratie de multiples façons, par exemple[ii] :

  • Au Nouveau-Brunswick, et ailleurs, la question de l’effectif et de la composition des classes préoccupe. La New Brunswick Teachers’ Association, une organisation membre de la FCE/CTF, s’est fait entendre haut et fort sur le besoin d’obtenir un soutien approprié et des fonds suffisants pour l’inclusion scolaire. Dans un article publié en mars 2019 par la CBC, le réseau anglais de Radio-Canada, on dit qu’une des façons de « réduire la pression de l’inclusion » serait d’ouvrir plus d’écoles privées et d’offrir des subventions pour couvrir les frais de scolarité des élèves, ce qui, dans les faits, revient à enlever de l’argent au système public pour régler le problème de ce système;
  • En Saskatchewan, un nombre grandissant d’enseignantes et enseignants subventionnent leurs classes en payant certaines fournitures de leur poche (une réalité dans d’autres régions du pays également);
  • Au Manitoba, la nouvelle structure de financement s’accompagne d’un plan sur dix ans qui vise à éliminer progressivement le financement fondé sur les impôts locaux et à utiliser d’autres sources pour financer l’éducation publique;
  • Récemment, en Alberta, le mot « publique » a été retiré de l’expression « éducation publique financée par l’État »; les conseils scolaires ont effectué des compressions préventives pour se préparer aux changements prévus par le gouvernement; le plafond imposé aux écoles à charte a été relevé considérablement;
  • En Ontario, les élèves se préparent à une réduction du nombre d’enseignantes et enseignants, et de cours (au palier secondaire), à une augmentation importante de l’effectif des classes et à la mise en place de l’apprentissage électronique obligatoire (de la 9e à la 12e année) pour un grand nombre d’entre eux alors que, jusqu’à maintenant, rien n’indique que les cours seront donnés par des enseignantes et enseignants qualifiés.

Pris individuellement, les changements structurels ci-dessus sont indéniablement problématiques. Pris collectivement, ils sont alarmants. Ils révèlent une tendance des gouvernements à sous-financer les systèmes publics au point d’engendrer une crise qui fait naître des « solutions » privées, non inclusives et non démocratiques. Si vous prenez un moment pour vous imaginer un Canada où, d’ici 15 ou 20 ans, l’éducation publique inclusive de qualité, financée par l’État, ne sera plus la norme, les images que vous verrez seront celles d’une démocratie qui a échoué.

Le Musée canadien de la guerre, à Ottawa, a pour engagement de proposer une analyse critique de l’histoire de la guerre. Pendant de nombreuses années, en sortant du Musée, les visiteurs et visiteuses se trouvaient confrontés à la déclaration suivante :

L’histoire vous appartient, à vous, et à personne d’autre. […] L’histoire n’est pas un simple récit dont vous faites la lecture. C’est aussi celle que vous écrivez. Elle est cet événement que vous vous rappelez ou que vous dénoncez ou que vous racontez à d’autres. Elle n’est pas préconçue. Le moindre geste, la plus infime décision orienteront son cours. L’histoire est jonchée d’horreurs et remplie d’espoirs. Il n’en tient qu’à vous d’en établir l’équilibre.

Cette déclaration est un appel à l’action. Interprétée du point de vue des éducateurs et éducatrices, elle nous presse de mettre de côté la politique partisane, le gain personnel et les profits des sociétés afin d’écrire un avenir que nous serions fiers de lire, une histoire dans laquelle nos systèmes d’éducation publique financés par l’État resteront de la meilleure qualité possible et les plus inclusifs du monde. Si nous répondons à cet appel, notre démocratie sera plus sûre et la vie des générations futures, bien meilleure. Si nous l’ignorons, les pertes seront immenses. Au lieu de céder à la peur, nous devons nous battre pour ce à quoi nous croyons. Si Greta Thunberg, et d’autres jeunes activistes, peuvent le faire pour la planète, les adultes d’ici peuvent certainement défendre l’avenir de ce pays qui est le nôtre.


[i] Paulo Freire était un éducateur et un théoricien brésilien qui a écrit plusieurs livres influents sur l’éducation et la société, notamment Pédagogie des opprimés.

[ii] Ce ne sont-là que quelques exemples confirmés au cours des dernières semaines par l’équipe de la recherche de de la FCE/CTF.

Cassie Hallett est la secrétaire générale de la FCE/CTF.

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