« Quand les femmes mènent, les femmes gagnent! »


En mars, j’ai eu le privilège d’assister à la 63e session de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies (CCFNU) à New York. J’étais membre d’une délégation de 16 femmes représentant l’Internationale de l’Éducation (IE), la fédération mondiale de la profession enseignante. Au total, 177 déléguées et délégués syndicaux de partout dans le monde se sont réunis à New York pour garantir la promotion des droits des femmes. Le thème prioritaire de cette année était « Les systèmes de protection sociale, l’accès aux services publics et les infrastructures durables au service de l’égalité des sexes et de l’autonomisation des femmes et des filles ». Ce titre, certes, est long, mais il rend bien compte de l’ampleur des défis à relever.

J’étais au beau milieu de ma dernière séance, et je le sentais grandir en moi, ce sentiment de fébrilité qui normalement m’habitait lorsque je me rendais à une manifestation ou à un rassemblement. C’est à l’époque où sont survenues les négociations difficiles pour les enseignantes et enseignants et la fonction publique au Québec, en 2015, que je me suis déclarée militante; j’avais alors pris part à plus d’une douzaine de rassemblements et de marches contre l’austérité. Il se dégageait lors de ces manifestations une énergie incroyable, presque palpable. Cette séance à laquelle je participais, qui avait pour thème l’accès à des services publics sensibles au genre (Gender Responsive Public Services: Working in Public Services), rassemblait trois femmes épatantes contribuant, chacune à sa façon, à la lutte pour les droits des femmes dans le secteur public. On sentait dans la salle le désir des femmes de prendre en main leur destinée.

La présidente sortante de la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (FCE-CTF)1, Dianne Woloschuk, également membre du Bureau exécutif de l’IE, a parlé de l’importance des syndicats pour les femmes et du danger de la privatisation. Selon elle, pour pouvoir influencer les politiques éducatives, les femmes doivent être plus nombreuses à occuper un poste administratif. Elle soutient que nous devons changer notre discours pour plaider en faveur d’une rémunération égale pour un travail de valeur égale. Le travail des femmes n’est pas valorisé, et cela doit changer.

La présidente de l’American Federation of Teachers (AFT) Connecticut, Jan Hochadel, souhaite également que les femmes puissent mieux faire entendre leur voix sur le lieu de travail. Elle affirme que, dans le secteur public, on culpabilise souvent les femmes qui ne consacrent pas bénévolement du temps pour le bien de leurs élèves ou de leurs patientes et patients. Il faut mettre un terme à cette situation. Les femmes doivent commencer à penser d’abord à elles.

Pour sa part, Gloria Mills, la présidente du Comité des femmes de la Confédération européenne des syndicats, véritable poids lourd du mouvement, a déclaré que [traduction libre] « les femmes doivent être présentes dans la salle, et non dans les corridors occupées à faire de la recherche » durant les négociations collectives et la prise de décisions.

Ces femmes étaient passionnées et persuasives. J’ai senti déferler en moi une vague de fierté et d’enthousiasme. Je me sentais pleine d’énergie, résolue, déterminée et animée d’un sentiment de puissance; c’est ce qu’on ressent quand on est solidaire. Quand on agit ensemble dans un intérêt commun. J’étais prête à sortir dans la rue pour manifester. Ces femmes savaient motiver leur auditoire et l’auditoire réagissait en conséquence. C’est ça qu’il nous faut : des femmes de pouvoir qui motivent d’autres femmes à devenir des leaders. Nous devons montrer ce dont nous sommes capables!

Dans une séance particulièrement mémorable sur les répercussions du néolibéralisme et de l’austérité sur les femmes (Impacts of Neoliberalism and Austerity on Women: A North/South Conversation), la coordonnatrice régionale du Forum de l’Asie et du Pacifique sur les femmes, la loi et le développement, Mison Woo, affirmait que les femmes n’étaient devenues que du simple capital et qu’il était temps de bâtir un mouvement populaire, un mouvement féministe. Histoire de joindre le geste à la parole, elle est en train de préparer une grève des femmes en Asie pour l’édition 2020 de la Journée internationale des femmes.

J’ai entendu parler du néolibéralisme, cette tendance qui a marqué les 40 dernières années, alors que je faisais ma maîtrise en éducation artistique à l’Université Concordia. En termes simples, le néolibéralisme est la doctrine où l’individualisme et la liberté l’emportent sur le bien-être du public ou de la collectivité. On encourage le capitalisme en condamnant les syndicats, en prônant la déréglementation de l’industrie et des institutions financières, et en favorisant le commerce mondial. Les priorités néolibérales ont transformé l’éducation en marchandise et, par une privatisation accrue, on a créé une illusion de choix pour les parents, introduit le principe de la rémunération fondée sur le rendement et instauré des tests nationaux. Tous ces éléments ne sont rien d’autre qu’une attaque contre l’éducation publique. Il est important de prendre conscience du fait que c’est le paradigme néolibéral qui domine le système d’éducation de nos jours, notamment dans la société occidentale. Ses répercussions sont importantes et particulièrement préjudiciables aux femmes.

Selon Annick Desjardins, avocate et adjointe exécutive au bureau du président du Syndicat canadien de la fonction publique, les syndicats sont la clé de voûte dans la lutte contre le programme néolibéral. La négociation collective, l’application de droits déjà acquis et le lobbying par la mobilisation et la recherche, notamment en économie, sont autant d’activités fondamentales menées à bien par les syndicats. Lorsqu’une campagne bien documentée, appuyée par des données économiques, est mise sur pied, elle peut promouvoir et mettre en valeur le travail des femmes.

Toute cette semaine passée à New York a été remplie d’histoires personnelles racontées par des femmes de pouvoir : des femmes luttant pour des garderies financées par le secteur public, des femmes livrant des témoignages de leur résilience en Afrique et au Salvador, des femmes revendiquant l’égalité des sexes dans leur communauté paroissiale, des femmes fatiguées d’être moins bien rémunérées que leurs homologues masculins, des femmes réclamant des politiques gouvernementales contre le harcèlement sexuel, des femmes militant pour une éducation de qualité, des femmes contribuant à la société et faisant changer les choses, et des femmes faisant œuvre de pionnières. Ces histoires sont essentielles dans le cheminement vers l’égalité. Pour avancer, il faut un leadership vigoureux qui vient du sommet, des partenariats, des données solides et la parité entre les sexes.

Toute cette expérience m’a procuré un sentiment de pouvoir accru et m’a donné la motivation nécessaire pour continuer d’agir pour le bien de mes consœurs, au pays et partout dans le monde. Mais, c’est ce que Gloria Mills a dit à cette dernière séance qui résume pour moi l’essence même de la 63e session de la CCFNU : « Quand les femmes mènent, les femmes gagnent! »


1 Dianne Woloschuk a joué un rôle important dans mon parcours vers des postes de direction. En 2016, alors que nous participions au Symposium sur les questions féminines de la FCE-CTF à Winnipeg, elle m’a encouragée à poser ma candidature comme présidente de la section locale de West Island, à Montréal. Elle m’a dit que les femmes devaient avoir davantage confiance en leurs capacités d’exercer de tels postes. Je me suis présentée et j’ai gagné. C’est donc ainsi qu’a commencé ma carrière dans le mouvement syndical.


Heidi Yetman est présidente de l’Association provinciale des enseignantes et enseignants du Québec et vice-présidente du Conseil d’administration de la FCE-CTF.