Les enseignantes et enseignants de l’Ontario s’inspirent des leçons tirées des années 1990 pour faire face aux nouvelles compressions annoncées par le gouvernement

La fin de 2018 a été tumultueuse pour les enseignantes et enseignants de l’Ontario.

En juin, les Ontariens et Ontariennes ont élu un gouvernement progressiste-conservateur majoritaire dirigé par le premier ministre Doug Ford. Ce nouveau gouvernement a immédiatement commencé à mettre en œuvre des changements dans le secteur de l’éducation en retirant le programme de santé et d’éducation physique, en lançant des consultations publiques sur le curriculum et la pédagogie, en suspendant le financement de certains programmes et en remettant ouvertement en question les normes professionnelles et le caractère professionnel du travail des enseignantes et enseignants. Une semaine avant le congé des fêtes, le gouvernement a annoncé de manière inattendue qu’il amputait de 25 millions de dollars le budget de programmes qui visent à aider les jeunes à risque et dont bon nombre étaient en vigueur depuis septembre. Le gouvernement a clairement fait savoir que ses objectifs à long terme englobent des compressions budgétaires de 4 %, soit environ un milliard de dollars, en éducation.

Beaucoup s’inquiètent de ce que l’avenir nous réserve, d’autant plus que les conventions collectives du personnel enseignant viendront à échéance le 31 août 2019. Nous pouvons cependant trouver des forces dans le fait que nous sommes déjà passés par là.

En 1995, les progressistes-conservateurs dirigés par le premier ministre de l’époque, Mike Harris, ont amorcé leur soi-disant « révolution du bon sens », marquée par une réduction des dépenses publiques, ce qu’ils ont fait en sabrant les programmes sociaux et en s’attaquant au mouvement syndical. Le système d’éducation publique financé par l’État était au cœur de ce projet. Le ministre de l’Éducation alors en fonction, John Snobelen, avait dit qu’il voulait créer une « crise en éducation », ce qui aurait facilité, selon lui, la mise en œuvre d’une réforme radicale.

À l’arrivée de l’été de 1996, le gouvernement avait déjà réduit de moitié ou presque le nombre de conseils scolaires. Il a ensuite présenté le projet de loi 160, la Loi de 1997 sur l’amélioration de la qualité de l’éducation, qui, entre autres choses, centralisait le financement de l’éducation et la prise de décisions, alourdissait la charge de travail du personnel enseignant et menaçait de remplacer les enseignantes et enseignants qualifiés par des paraprofessionnels ou paraprofessionnelles, ou des instructeurs ou instructrices. La stratégie du gouvernement visait notamment à miner le soutien de la population à l’égard des enseignantes et enseignants, et de leurs syndicats en présentant les membres de la profession comme des gens déconnectés de la réalité qui pensent avoir tous les droits, et en affirmant que les « patrons des syndicats » agissaient à l’encontre de l’intérêt public.

La réaction des enseignantes et enseignants a été sans précédent. Ils ont été des milliers à participer aux manifestations organisées par l’OECTA et d’autres organisations de l’enseignement. Les enseignantes et enseignants ont également joué un grand rôle dans les journées d’action de la Fédération du travail de l’Ontario qui se sont déroulées aux quatre coins de la province. Les choses ont atteint un point culminant le 27 octobre 1997, quand plus de 125 000 enseignantes et enseignants ont débrayé. Ils ont maintenu les piquets de grève pendant deux semaines sans recevoir de salaire ou d’indemnité de grève. Ce n’était pas une grève légale, mais plutôt une manifestation politique qui découlait d’une frustration grandissante attribuable au refus du gouvernement d’entendre raison.

La force et la solidarité du mouvement s’expliquent en grande partie par tous les efforts déployés par l’OECTA et d’autres organisations de l’enseignement pour tenir les membres et le grand public au courant des développements. Des réunions régionales organisées par l’intermédiaire de la Fédération des enseignantes et des enseignants de l’Ontario ont rassemblé des enseignantes et enseignants pour qu’ils discutent des stratégies et des messages. Divers outils de communication ont aussi servi à expliquer clairement au grand public que les membres du corps enseignant se battaient non seulement pour leurs propres droits et conditions de travail, mais également pour les conditions d’apprentissage des élèves de la province. Par conséquent, les enseignantes et enseignants sont demeurés unis même quand le gouvernement a dénoncé la manifestation et demandé l’intervention des tribunaux, tandis qu’un grand nombre de parents et d’élèves ont exprimé leur appui au personnel enseignant, à qui ils ont apporté de la nourriture, du café et des mots d’encouragement sur les piquets de grève.

La manifestation ne s’est pas terminée par une victoire décisive. Bien que le gouvernement ait abandonné certaines des pires propositions, les écoles de l’Ontario ne se sont pas encore remises des dommages qu’elles ont subis. Cela dit, l’expérience a laissé une marque durable en galvanisant une génération d’enseignantes et enseignants engagés qui ont appris de première main l’importance de défendre les services publics, les droits des travailleurs et travailleuses, et la profession enseignante.

« La manifestation a eu un effet catalyseur », indique Liz Stuart, qui s’est jointe à l’OECTA pendant l’ère Harris en tant que représentante du personnel et chef de grève à son école, et qui assume maintenant le rôle de présidente de l’OECTA. « Nous avons dû écouter le gouvernement dénigrer et attaquer nos écoles et notre profession. C’est avec fierté que j’ai brandi ces pancartes et marché avec mes collègues, parce que je savais que cela changerait le cours des choses. Et nous perpétuons cet héritage encore aujourd’hui! »

« Cela a été la plus grande expression d’activisme politique mené par des enseignantes et enseignants en Ontario », affirme Marshall Jarvis, secrétaire général de l’OECTA, qui était président de l’Association à l’époque. Il y aura toujours ceux qui disent : « Regardez comment ça s’est terminé. » Mais moi, je dis : « Regardez ce que ça a commencé! »

Depuis, les enseignantes et enseignants des écoles catholiques de l’Ontario et leurs collègues hésitent de moins en moins à dire ce qu’ils pensent des politiques de l’éducation et des questions de justice sociale et économique plus vastes. Ils ont affirmé leur autorité en tant que travailleuses et travailleurs de première ligne en éducation, et ont contribué à façonner des politiques qui ont entraîné des progrès notables aux chapitres de l’équité, de l’inclusion et de la réussite scolaire.

Malheureusement, au lieu de tirer parti de ce succès, le gouvernement est encore une fois résolu à réduire les services publics et à donner l’impression que le système d’éducation a besoin d’une réforme majeure. Nous pourrions bientôt avoir besoin de nous rappeler les leçons apprises dans les années 1990. Il sera important de tenir les membres informés de ce qui se passe et de les préparer pour ce qui s’en vient, en plus de continuer de renforcer la confiance du public. Et quoi qu’il arrive, il sera essentiel que les enseignantes et enseignants de la province restent solidaires et continuent de promouvoir nos valeurs et priorités communes. Si les leçons du passé nous disent que des jours sombres se profilent peut-être à l’horizon, elles montrent également que les enseignantes et enseignants de l’Ontario n’hésiteront pas à défendre ce service public essentiel qu’est l’éducation.




Adam Lemieux est spécialiste des communications au Service des communications de l’Ontario English Catholic Teachers’ Association.