L’enseignement clandestin en Pologne

Heinrich Himmler, chef des SS, a déclaré le 15 mai 1940 que, [traduction libre] « pour la population non allemande de l’Est, il ne doit pas y avoir d’école élémentaire au-delà de la 4e année. Les écoles doivent seulement montrer aux enfants à compter, jusqu’à 500 tout au plus, et à écrire leur nom, leur faire comprendre qu’obéir à l’Allemagne est une loi divine et leur apprendre à être honnêtes, travailleurs et polis. » Hans Frank, gouverneur général nazi de la Pologne occupée, a proclamé : [traduction libre] « Parce que les enseignants polonais et, particulièrement, les enseignantes polonaises sont des propagandistes du chauvinisme polonais, ce dont il faut tenir compte politiquement, ils ne doivent plus continuer d’enseigner. […] Les écoles publiques doivent enseigner les mathématiques, la lecture et l’écriture parce qu’elles doivent préparer les Polonais à leur rôle de travailleurs forcés. […] La Pologne est une nation qui n’est pas digne de faire partie des peuples cultivés, une nation qui n’a pas sa place dans la communauté européenne de l’humanité. »

Après avoir conquis la Pologne, les occupants allemands ont entrepris de détruire le système d’éducation polonais et d’éliminer les enseignantes et enseignants, les universitaires et les scientifiques. Ils ont fermé les universités et les écoles polyvalentes. Ils ont autorisé l’existence des écoles de formation professionnelle, mais dans le seul et unique but de former une main-d’œuvre au service de l’économie allemande. Les écoles publiques ont également pu rester ouvertes, à la condition de ne pas enseigner certaines matières comme l’histoire et la géographie de la Pologne. De plus, dans les classes de polonais, au lieu d’étudier la littérature polonaise, les élèves étaient forcés d’« étudier » la version en langue polonaise du magazine de propagande nazi Ster (le gouvernail). Malgré ces mesures répressives et la menace de se faire arrêter et envoyer dans un camp de concentration — et même en dépit des menaces de mort qu’ils recevaient —, des milliers d’enseignantes et enseignants ont couru le risque d’enseigner clandestinement.

Si on demandait aux Polonaises et Polonais de dire ce qu’est pour eux l’État polonais clandestin, ils répondraient en majorité l’Armia Krajowa (l’armée nationale), les partisans ou l’insurrection de Varsovie. Ils seraient peu nombreux à parler de l’enseignement clandestin.

Or, l’enseignement clandestin a grandement contribué à combattre les nazis. Il a contribué à préserver l’identité nationale. Aussi risqué qu’un combat armé, il a cependant été dirigé par des civils. Phénomène unique en son genre, il s’est distingué par l’ampleur de la mobilisation, l’engagement spontané des enseignantes et enseignants, et la participation croissante de leur syndicat. Un phénomène d’une telle ampleur ne s’était vu dans aucun autre pays de l’Europe occupée.

C’est la nature même de l’occupation nazie en Pologne, beaucoup plus cruelle que dans d’autres pays européens, qui a fait naître cette forme de résistance. Les nazis ont, de fait, poussé les éducateurs et éducatrices à faire de l’enseignement clandestin un phénomène d’une telle envergure. Dès les premiers jours de septembre 1939, l’occupation allemande présentait les caractéristiques d’une guerre totale, ce qui impliquait l’élimination de la population polonaise.

On estime qu’en tout, 11 500 enseignantes et enseignants ont enseigné à plus de 110 000 élèves de l’élémentaire, et 9 000 enseignantes et enseignants ont enseigné à 83 800 élèves du secondaire. On estime aussi qu’entre le début et la fin de la guerre (1939-1945), environ 27 800 jeunes polonais ont obtenu leur diplôme d’études secondaires d’une école clandestine.

La vie quotidienne était remplie d’actes de terreur toujours plus cruels et sophistiqués les uns que les autres. Avant tout, les nazis avaient l’intention de détruire méthodiquement l’intelligentsia polonaise et le patrimoine culturel de la Pologne.

Des arrestations de masse ont eu lieu tout au long de l’occupation. Des collections de livres et des archives ont également été brûlées, et des écoles, fermées. Les Polonais et Polonaises ont très vite senti que leur identité nationale était menacée, d’où l’élan spontané du personnel enseignant pour l’enseignement clandestin.

Et pour cela, le recrutement d’enseignantes et enseignants n’a pas été nécessaire. Avant la Seconde Guerre mondiale, la plupart des enseignantes et enseignants, soit plus de 52 000 sur près de 90 000 (dont les catéchistes de toutes les religions et les professeurs et professeures d’université), étaient membres du ZNP, le syndicat polonais des enseignantes et enseignants[1]. Quand on ajoute à ce nombre les enseignantes et enseignants qui adhéraient à d’autres syndicats professionnels, de moindre taille, on constate que rares étaient les membres de la profession qui n’appartenaient pas au mouvement syndical.

Les bases syndicales déjà en place ont donc facilité la création des structures de résistance. Pendant l’occupation, le réseau des sections syndicales a servi de système de communication et a fourni une aide matérielle.

Grâce à l’enseignement clandestin, les enfants et les jeunes n’ont pas été totalement privés d’instruction pendant les presque six années qu’ont duré la guerre et l’occupation. Et l’enseignement clandestin a eu d’autres effets : il a remonté le moral et réchauffé le cœur des Polonais et Polonaises pendant cette terrible période, et prouvé que la Pologne existera tant et aussi longtemps que la nation vivra.

Quelques aspects de l’enseignement clandestin toujours pertinents aujourd’hui

Ce pan extraordinaire de l’histoire soulève des questions qui vont au-delà de cette époque en particulier et du joug des dictatures, et qui donnent matière à réflexion :

  • Même dans des circonstances extrêmement difficiles, il a été possible de conserver les valeurs nationales et de trouver des moyens d’intégrer des principes démocratiques dans l’enseignement;
  • Profondément ancrée dans les cultures locales et nationales, l’éducation doit demeurer pertinente pour les communautés et ne pas accepter d’éléments extérieurs qui font fi des traditions nationales;
  • Du rôle égalitaire de l’éducation a découlé le besoin de veiller à ce que les élèves ne reçoivent pas une éducation de moins bonne qualité et au contenu plus étroitement défini qui ne tient pas compte de la richesse de l’histoire, de la littérature et de l’expérience nationales;
  • Même quand la situation est catastrophique, on peut revendiquer un certain degré d’indépendance au lieu de se soumettre simplement au service de l’État;
  • La fierté qu’inspire la profession enseignante, ainsi que ses traditions d’autonomie professionnelle, sont des forces puissantes pour la profession, l’éducation et la démocratie.

Notes

Notes

[1] Le ZNP (Związek Nauczycielstwa Polskiego), le syndicat polonais des enseignantes et enseignants, est le plus grand syndicat d’enseignantes et enseignants et le plus grand syndicat polonais, tous secteurs confondus. La formation des premiers syndicats d’enseignantes et enseignants en Pologne remonte à 1905. Le ZNP est né de la fusion, en 1930, de deux syndicats établis en 1919. Peu après l’occupation nazie, la Pologne a été placée dans la sphère d’influence soviétique, et un gouvernement communiste a pris le pouvoir. Le syndicat a été soumis aux limites de ce régime, et ses activités ont été brièvement suspendues pendant la période où la loi martiale a été en vigueur, dans les années 1980. Il a recouvré son indépendance en 1989.

Witold Salański, Głos Nauczycielski (la voix du personnel enseignant), nos 47 et 48.

L’information sur l’enseignement clandestin se fonde sur des articles (traduits en anglais et révisés) de la publication Głos Nauczycielski du ZNP. Cette information, présentée dans une forme légèrement différente, a servi à l’écriture d’un livre qui sera publié en 2019 par l’Internationale de l’Éducation :

Susan Hopgood et Fred van Leeuwen, 25 leçons sur l’éducation et la démocratie.




David Edwards est le secrétaire général de l’Internationale de l’Éducation.