L’Amérique du Nord unie pour l’éducation publique

L’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) de 1994 a été le premier « accord commercial » à considérer les services comme une composante du commerce international. L’ALENA était donc à la fois un symbole des dangers de la marchandisation de services comme l’éducation et une structure institutionnelle servant à assurer l’harmonisation des règles et des services.

Les dangers dont il est question ci-dessus ont suscité de l’inquiétude, une inquiétude qui a mené à la création, il y a 25 ans, de la Coalition trinationale à la défense de l’éducation publique. Cette coalition regroupe des militantes et militants du milieu de l’éducation des trois pays signataires de l’ALENA qui surveillent ce qui se passe et échangent de l’information et des stratégies dans le but de défendre l’éducation publique au Canada, aux États-Unis et au Mexique.

Tous les deux ans, la Coalition organise une conférence qui donne aux participantes et participants l’occasion d’apprendre les uns des autres, de visiter des écoles et de renforcer leur solidarité. La dernière conférence s’est tenue en novembre 2018 à Orizaba, ville de l’État de Veracruz, au Mexique, à la suite de celles qui avaient eu lieu à Vancouver et à Chicago. La Coalition n’est pas une organisation officielle, mais elle attire des membres de syndicats de l’enseignement des trois pays signataires, ainsi que de l’Amérique latine et, tout récemment, du National Education Union, au Royaume-Uni. Des membres de plusieurs syndicats de l’enseignement du Canada ainsi que des membres de la haute direction de la FCE-CTF ont participé aux activités de la Coalition au fil des ans.

Alors, qu’a-t-il découlé de cette inquiétude au sujet de l’impact de l’ALENA sur l’éducation publique, cette inquiétude même qui est à l’origine de la Coalition? Dans les années 1990, des propositions de toutes sortes ont vu le jour, notamment la mise en place éventuelle d’un processus commun de certification du personnel enseignant dans les trois pays. Aucune chance que cela ne se réalise : les provinces canadiennes et les États américains ne parviennent même pas à s’entendre sur des critères communs de certification dans leur propre pays.

En fin de compte, l’ALENA lui-même n’a pas eu beaucoup d’impact direct sur l’éducation publique — et la nouvelle version, imposée par Trump, n’en aura probablement pas beaucoup non plus. Cependant, l’ALENA a fait partie d’un mouvement de mondialisation qui, lui, a eu des répercussions importantes : l’Accord général sur le commerce des services, les politiques éducationnelles et le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) de l’Organisation de coopération et de développement économiques, et l’adoption généralisée de politiques économiques néolibérales.

Un peu partout dans le monde, l’éducation publique est de plus en plus aux prises avec des problèmes généralisés même si leur forme peut varier d’un pays ou même d’une province à l’autre :

  • le testage standardisé utilisé comme mécanisme de contrôle;
  • l’austérité budgétaire et les limites imposées aux services d’éducation;
  • la privatisation et ses nombreuses formes;
  • la gestion de l’éducation dans une optique d’entreprise commerciale;
  • la tendance à faire porter au personnel enseignant la responsabilité de problèmes dont la source est d’origine sociale;
  • la vision utopique des technologies en éducation;
  • l’utilisation des résultats du PISA pour influencer la politique de l’éducation.

Tous ces problèmes ont fait l’objet de discussions à la dernière Conférence trinationale. Des rapports de chacun des trois pays ont servi à lancer les discussions, y compris sur des stratégies pour s’attaquer aux problèmes.

Les visites dans les écoles constituent un volet particulièrement enrichissant de la Conférence trinationale. Elles permettent de voir ce qui se passe réellement dans les classes, dans un autre pays et une autre culture. Ce genre d’expérience ne fait que trop rarement partie du programme des conférences internationales destinées aux enseignantes et enseignants.

Cela dit, ces échanges internationaux permettent-ils de vaincre les ennemis de l’éducation publique? Pas vraiment. Si les alliances internationales — l’Internationale de l’Éducation à l’échelle mondiale ou des activités régionales comme la Conférence trinationale — n’arrivent pas à bloquer les tendances dangereuses, à quoi ces efforts internationaux servent-ils?

Ils favorisent la comparaison, offrent des sources d’inspiration et renforcent la solidarité.

D’abord, nous voyons beaucoup plus clairement qui nous sommes quand nous avons la possibilité de regarder autour de nous. La comparaison nous aide à situer nos propres problèmes dans un contexte plus vaste, ainsi qu’à prendre davantage conscience du privilège que nous avons, nous, d’enseigner dans les écoles publiques canadiennes.

Par ailleurs, les enseignantes et enseignants autochtones à qui nous avons rendu visite à Orizaba, dans l’État de Veracruz, au Mexique, ont été pour nous une véritable source d’inspiration. Ils nous ont en effet montré tout ce qui peut être accompli en dépit de grandes difficultés. Ils ont par exemple créé une école afin de préserver leurs langues et leurs cultures au profit des générations futures. De leur côté, des porte-paroles de la profession enseignante de Chicago ont dit que ce qu’ils avaient entendu au sujet des syndicats canadiens à la Conférence trinationale avait été pour eux une source d’inspiration. Ils ont donc revitalisé leur propre syndicat, ce qui, dans la foulée, a servi d’inspiration aux centaines de milliers d’enseignantes et enseignants des États-Unis qui ont fait la grève l’an dernier pour tenter d’obtenir de meilleures conditions de travail.

Enfin, la solidarité peut se manifester de manière inattendue. Quand la Fédération des enseignantes et enseignants de la Colombie-Britannique (FECB) a déclenché une grève illégale en 2005, elle courait le risque qu’un tribunal lui interdise de se servir de son site Web pour communiquer de l’information sur la grève. En toute solidarité, la section mexicaine de la Coalition trinationale a alors créé un site Web que la FECB aurait pu utiliser au besoin.

Nous sommes plus de 30 millions à enseigner dans des écoles publiques à l’échelle mondiale et nous avons tous et toutes à cœur de défendre l’éducation publique. La Coalition trinationale fait partie des nombreux moyens que nous avons d’agir ensemble en faveur de cette mission commune.




Larry Kuehn est le directeur de la Recherche et de la Technologie à la Fédération des enseignantes et enseignants de la Colombie-Britannique.