À l’écoute des archives : Échos de la solidarité enseignante

Quand, il y a quelques mois, j’ai commencé à travailler comme recherchiste et analyste des politiques à la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (FCE-CTF), j’ai été ravie d’y trouver, dans un emplacement central, une assez grande bibliothèque d’archives et autres documents. Composée de huit rangées d’étagères, cette bibliothèque sans prétention, baptisée du nom du tout premier secrétaire-trésorier[1] à plein temps de la FCE-CTF, George G. Croskery, Ph. D. (1948-1962), conserve pas moins d’un siècle de procès-verbaux, de bulletins, de livres et d’ouvrages documentaires, qui attendent celui ou celle qui aura besoin de références historiques. Fort heureusement pour moi qui suis recherchiste et passionnée d’histoire, il me suffit de faire quelques pas à partir de mon bureau pour accéder librement à toutes ces archives.

J’ai commencé à les fouiller l’automne dernier, par simple curiosité, mais aussi pour me faire une meilleure idée de la FCE-CTF et de l’évolution de son travail. Alors que mon exploration me menait des années 1960 aux années 1990, au fil des procès-verbaux des assemblées générales annuelles (AGA) et des publications, je me suis rappelée les paroles de Slack et Wise au sujet de la séduction de la nouveauté et du risque que nous courons, en tournant notre attention vers les nouvelles technologies et la politique, d’oublier que le passé a des choses à nous apprendre.[2]

Cet oubli mène aujourd’hui à une sorte d’amnésie historique qui fait que les leçons à tirer des luttes, des grandes victoires et des succès passés se perdent tandis que nous essayons, par ailleurs, de trouver de nouvelles façons d’affronter l’adversité. Or, si nous vivons de toute évidence une période complexe et inégalée de politique de postvérité, d’austérité prolongée et insensible dans le secteur public et de reprise des conflits entre les syndicats et les gouvernements, il ressort des archives de la FCE-CTF une histoire longue et soutenue de lutte pour l’éducation marquée par des vagues d’opposition successives.

C’est peut-être un vieil adage, mes chers collègues, mais croyez-moi — aussi sûr que je suis ici aujourd’hui — c’est dans la solidarité que nous vaincrons et c’est dans la solidarité que nous devons continuer notre lutte.

Maureen Morris, présidente de la FCE-CTF, 1997

Un document en particulier a attiré mon attention, un discours prononcé par Maureen Morris, alors présidente de la FCE-CTF, à l’AGA de 1997 à Montréal. Cette enseignante du système d’éducation publique et activiste québécoise de longue date, qui a assuré la présidence de la Fédération de 1995 à 1997, a reçu le Prix spécial de la FCE-CTF en 2014 en l’honneur de son travail.

Dans son discours, Maureen Morris mentionne que les années 1990 ont été particulièrement difficiles pour les enseignantes et enseignants du Canada. Les gouvernements provinciaux ont coupé dans les budgets, ont baissé les salaires et n’ont pas respecté les conventions collectives (p. 4). Ces dures mesures ont provoqué dans certaines provinces et certains territoires des crises dans les milieux de l’éducation et donné lieu, comme dit la présidente, à des « moments glorieux » (p. 1) d’action directe et de solidarité entre les membres. Elle cite des exemples d’actions qui ont mené à des changements positifs dans l’ensemble du pays, comme la grève de quatre semaines faite par le personnel enseignant de Terre-Neuve-et-Labrador, le vote de grève des enseignantes et enseignants de la Nouvelle-Écosse et les campagnes de l’Alberta Teachers’ Association, de la Manitoba Teachers’ Society, de la Prince Edward Island Teachers’ Federation et de la Fédération des enseignantes et enseignants de la Colombie-Britannique (pour ne citer que celles-là).

Par ces exemples, Maureen Morris soutient que les membres du corps enseignant non seulement enseignent, mais militent aussi et proclament « bien haut et sans arrêt [leur] appui à l’éducation publique et à la justice sociale » (p. 2). Le succès de chaque campagne, affirme-t elle, vient du fait que les enseignantes et enseignants et leurs organisations Membres travaillent stratégiquement à sensibiliser le public, à gagner des appuis et à créer des réseaux de solidarité avec des « groupes ayant la même vision que nous », comme « les conseils de parents, les organisations syndicales, les groupes de lutte contre la pauvreté » (p. 3). Grâce à ce travail, la lutte pour l’éducation publique reste liée à des causes de justice sociale plus vastes, parce qu’au bout du compte, l’éducation publique intervient de façon éminemment complexe dans toutes les couches de la vie sociale.

Ce qui a au départ attiré mon attention dans ce discours est son message d’encouragement à l’activisme et à la solidarité en période de troubles en éducation. Cela dit, à mon avis, la véritable force du discours tient à la capacité de la présidente de parler de certaines vérités déplaisantes : que les syndicats sont souvent vilipendés comme organisations (p. 2) et que l’activisme est un travail difficile qui exige une vision à long terme, un engagement et la capacité de poursuivre la lutte au-delà des succès et en dépit des échecs. Le fait que les médias dénigrent les activistes et les syndicalistes n’a rien de nouveau. Nous nous battons constamment pour que le public comprenne et apprécie mieux qui nous sommes en tant qu’enseignantes et enseignants, et activistes en faveur de l’éducation publique. Cette représentation publique négative de ce que nous sommes et faisons est une arme à double tranchant. D’une part, les médias dressent un portrait méprisant de nos organisations Membres dont ils disent qu’elles sont cupides et entêtées, d’autre part, ils le font parce que, pour reprendre les mots de Maureen Morris, nous avons « le pouvoir [d’]atteindre [nos] objectifs » (p. 2). Le rejet par les médias est une réaction spontanée aux victoires des syndicats et d’autres dans la lutte pour un monde plus juste.

Le discours de la présidente n’est que cela, un discours prononcé à un moment historique donné, que j’ai trouvé dans une archive de la bibliothèque George G. Croskery de la FCE-CTF, mais il est sûr que celle-ci, à elle seule, abrite d’innombrables documents comparables dont on peut s’inspirer. Car le passé nous offre plus qu’une fenêtre sur les conflits syndicaux qui ont miné l’éducation il y a plus de 20 ans. Savoir comment, quand et pourquoi certaines actions et tactiques ont réussi (ou échoué) est très utile et nous rappelle que les difficultés d’aujourd’hui, comme l’insuffisance du financement et des mesures de soutien, ou encore la charge de travail en constante augmentation du personnel enseignant, ne sont pas des problèmes nouveaux. Maureen Morris a prononcé son discours en 1997, mais ses mots n’ont rien perdu de leur pertinence : les enseignantes et enseignants ne peuvent faire plus avec moins et, quand les gouvernements « déchirent » le système à force de coupes budgétaires et de critiques, ils n’en soutiennent ni les travailleuses et travailleurs, ni les élèves :

Lorsque les gouvernements provinciaux et territoriaux enlèvent au corps enseignant ses droits acquis et réduisent le financement de l’éducation publique, mais augmentent le financement de l’éducation privée et critiquent continuellement l’éducation publique, on se demande s’ils croient avoir une responsabilité envers l’éducation publique. Les gouvernements ne peuvent pas prétendre vouloir un système d’éducation publique meilleur et plus fort si, en même temps, ils continuent de déchirer les éléments qui en assurent la force, la valeur et la réussite. (p. 6)

Les paroles de la présidente donnent tout leur sens et leur justification aux batailles menées en permanence pour assurer au personnel enseignant un plus grand respect et soutien afin qu’il puisse faire son travail au niveau attendu de lui. Elles rappellent aussi aux activistes de l’éducation que, malgré la difficulté de leur tâche, il importe qu’ils restent organisés et solidaires. Ainsi, quand nous écoutons les voix du passé, comme celle de Maureen Morris, nous y puisons de la force et y apprenons à mettre au point les stratégies qui nous permettront, en nos qualités d’enseignantes et enseignants, d’activistes et de membres d’organisations syndicales, de travailler pour un avenir sans « connivence » et sans « conspiration du silence », comme dit Maureen Morris, dans nos luttes collectives pour la profession enseignante et l’éducation publique.


[1] L’équivalent du poste de secrétaire général ou secrétaire générale de la FCE-CTF d’aujourd’hui.
[2] Jennifer Daryl Slack et John MacGregor Wise,  Culture + Technology: A primer, Peter Lang, 2005.




Pamela Rogers est recherchiste et analyste des politiques à la FCE-CTF.