Donner aux visiteurs et visiteuses du Musée l’occasion de réfléchir aux liens entre l’Holocauste et leur propre vie

Le Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) a le mandat « d’accroître la compréhension qu’a le public des droits de la personne, de promouvoir le respect des autres et de favoriser la réflexion et le dialogue[1] ». Concrètement, cela veut dire qu’en plus de présenter de l’information historique sur les droits de la personne, le Musée veille à donner aux visiteurs et visiteuses — autant les membres du grand public que les élèves qui participent aux programmes scolaires — l’occasion de réfléchir au passé en leur faisant découvrir des histoires personnelles directement liées à leurs choix, à leurs actions et à leur vie de tous les jours.

Étant donné cet appel à la réflexion, il était essentiel, dans la préparation de la galerie du Musée appelée Examiner l’Holocauste (dont je suis le conservateur), de réduire la distance conceptuelle entre l’Holocauste et les visiteurs et visiteuses. Évidemment, bon nombre des personnes qui visitent le Musée ont déjà une certaine connaissance de l’Holocauste, la tentative d’extermination des Juifs par les nazis avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit de l’une des atrocités les mieux documentées, les plus abondamment étudiées et les plus largement enseignées et représentées de l’histoire de l’humanité. Certains de ses aspects sont devenus des symboles de la dépravation dont l’humanité est capable : la décrépitude et la surpopulation des ghettos; les déportations; les processus de sélection dans les camps de concentration qui servaient à déterminer qui serait tué tout de suite et qui serait d’abord envoyé aux travaux forcés; les chambres à gaz; les unités mobiles d’extermination.

Mais est-il possible qu’une connaissance générale de ces aspects de l’Holocauste obscurcisse d’autres éléments cruciaux de ce système de génocide aussi brutal qu’efficace? L’ampleur extraordinaire et la violence inimaginable de l’Holocauste rendent-elles impossible une stratégie de représentation qui fasse naître, face au passé, une réflexion et un engagement personnels? Comment chacun et chacune de nous peut-il se retrouver devant un chapitre de l’histoire dont les points de référence les plus facilement reconnaissables sont aussi éloignés de ses expériences et perspectives d’aujourd’hui?

Ces questions, qui ont beaucoup occupé mon esprit pendant la préparation de la galerie Examiner l’Holocauste, m’ont été inspirées par une scène mémorable du film La liste de Schindler, de Steven Spielberg. Dans cette scène, l’officier nazi Amon Goeth (joué par Ralph Fiennes) tirait nonchalamment sur des prisonniers à partir du balcon de sa villa, dans le camp de concentration de Płaszów. De tels gestes donnent bien sûr une idée de la brutalité qui régnait, omniprésente, durant l’Holocauste. Toutefois, en tant que spectateur ou spectatrice, on peut très facilement se dissocier des gestes horribles que cet officier pose avec une telle indifférence. Même si je suis un grand admirateur de La liste de Schindler[2], cette scène en particulier ne suscite pas chez moi de réflexion introspective sur mon lien avec le passé ou sur mon propre sens moral dans le monde d’aujourd’hui, parce que la violence meurtrière d’Amon Goeth n’a pas de commune mesure avec ma manière d’agir et l’image que je me fais de moi-même.

C’est précisément contre cette distance subjective que le mandat du Musée nous met en garde. D’ailleurs, lorsque nous avons créé la galerie Examiner l’Holocauste, ce mandat nous a rappelé de ne pas permettre trop facilement aux visiteurs et visiteuses de se dissocier moralement de l’information sur l’Holocauste dont ils prendraient connaissance, mais plutôt de les inciter à réfléchir sur leurs propres préjugés, points de vue et actions. Nous voulions faire attention à ne pas présenter l’Holocauste simplement comme un modèle négatif et distant de ce que nous ne voulons pas pour nous-mêmes, nos enfants et notre société. Nous voulions plutôt que les visiteurs et visiteuses établissent des rapports entre l’Holocauste et leur propre vie.

L’une des vitrines d’exposition, intitulée « Complices du génocide » (fig. 1), a pour but d’encourager la réflexion personnelle[3]. Haute de deux étages, elle attire l’attention sur certaines des actions « plus anodines » et moins connues qui ont contribué à l’Holocauste, et invite les visiteurs et visiteuses à réfléchir aux répercussions que leurs propres actions peuvent avoir sur les droits de la personne aujourd’hui.


Fig. 1 : Vitrine « Complices du génocide » de la galerie Examiner l’Holocauste (MCDP)

Cette vitrine se sert de la juxtaposition pour montrer la relation entre les actions individuelles et l’Holocauste dans son ensemble. La toile de fond consiste en deux grandes photos aériennes d’Auschwitz. La taille des photos du plus tristement célèbre camp de concentration symbolise l’ampleur gigantesque de l’Holocauste ainsi que l’efficacité et la brutalité avec lesquelles des milliers de personnes ont été tuées chaque jour. Devant ces images sont exposés quelques objets qui rappellent certaines des actions individuelles, en apparence anodines, qui ont néanmoins permis que l’Holocauste soit perpétré à l’échelle que l’on connaît. Les visiteuses et visiteurs sont ainsi encouragés à réfléchir au fait qu’une personne a eu à dessiner les plans architecturaux d’Auschwitz; qu’une autre a dû dactylographier les listes de transport qui ont permis de déporter de très grands groupes de personnes vers la mort (fig. 2); et qu’une autre encore a eu la tâche de commander des bombonnes de Zyklon B pour les chambres à gaz.

Fig. 2 : Listes de transport et autres documents affichés dans la vitrine
« Complices du génocide » (MCDP)

Il y a aussi dans cette vitrine une photographie qui donne froid dans le dos, sur laquelle on voit des soldats nazis et des membres du personnel de soutien d’Auschwitz profitant d’une pause dans un lieu de villégiature situé près du camp (fig. 3). Contrairement aux nombreuses représentations de nazis auxquelles on est peut-être habitué, ce qui surprend, ici, c’est que les personnes photographiées semblent heureuses, insouciantes, montrant même un côté humain. Si ce n’était des uniformes, cette photo aurait pu être prise n’importe où. Pourtant, ce sont des gens qui, de par leurs choix et leurs actions, ont contribué à l’Holocauste.

Fig. 3 : Photographie d’officiers nazis et de membres du personnel de soutien présentée dans la vitrine
« Complices du génocide » (United States Holocaust Memorial Museum, courtoisie d’un donateur anonyme)

Ce que cette exposition tente de faire comprendre, c’est que l’Holocauste a été rendu possible par des milliers de décisions et d’actions individuelles, certaines importantes et d’autres, nombreuses, plus anodines. Bien qu’on puisse facilement perdre ces dernières de vue quand on pense à l’Holocauste dans son ensemble, on peut rater des occasions de réflexion si on ferme les yeux sur elles. Il n’est pas difficile de se distancier d’un commandant de camp de concentration en train de tirer sur d’innocentes victimes à partir de son balcon. Mais regarder un administrateur en train de préparer une liste de transport pour faciliter la déportation vers un camp de la mort peut inciter les visiteurs et visiteuses à faire une pause, peut-être même faire naître chez eux un certain malaise, et les amener à se dire que leurs propres choix, qui leur semblent peut-être sans importance parfois, peuvent avoir des répercussions profondes sur les droits de la personne.

Bien que l’exposition « Complices du génocide » soit axée particulièrement sur l’Holocauste, l’idée voulant que les choix personnels peuvent avoir une incidence positive ou négative sur les droits de la personne est universelle. Nous espérons qu’en juxtaposant l’énormité de l’Holocauste et certaines des actions plus anodines qui l’ont rendu possible, nous aidons les visiteurs et visiteuses à se projeter dans le passé et à réfléchir ensuite aux choix qu’ils font dans leur propre vie, à se demander comment ils peuvent — seuls ou avec d’autres — promouvoir les droits universels de la personne.

[1] https://droitsdelapersonne.ca/propos/mandat-et-experience-museale
[2] Pour lire une analyse (en anglais seulement) plus complète de La liste de Schindler par l’auteur, voir : Jeremy Maron, « Affective Historiography: Schindler’s List, Melodrama and Historical Representation », Shofar, vol. 27, no 4, été 2009, p. 66-94.
[3] Pour en savoir davantage sur la création de la galerie Examiner l’Holocauste du MCDP, lire l’article (en anglais seulement) de Jeremy Maron et de Clint Curle, « Balancing the particular and the universal: examining the Holocaust in the Canadian Museum for Human Rights », Holocaust Studies, vol. 24, no 4, 2018, p. 418-444.




Jeremy Maron, Ph. D., est conservateur au Musée canadien pour les droits de la personne.